Les Fruits de la Nature Corse

Jean-David Sommovigo, Moriani-Plage

Son objectif était d’y vivre et d’en vivre.

Jean-David Sommovigo, anciennement professeur en art appliqué, a décidé, avec sa femme, en 2006 de se reconvertir dans l’arboriculture de la châtaigne corse. Ils ont fait ce choix, en premier lieu pour leurs enfants, encore très jeunes à l’époque, mais aussi pour s’éloigner de la vie citadine qui ne leur correspondait pas. Ils voulaient retourner à leurs origines sur l’île de beauté. 

Ils ont créé une exploitation agricole biologique en restaurant une dizaine d’hectares de châtaigniers en Castagniccia.

C’est d’ailleurs Emanuele Barbieri, castanéiculteur que j’ai rencontré durant mon voyage, qui a été l’artisan de leur reconversion (lire son interview). Au début, les récoltes étaient luxuriantes, mais au fil des années la production s’est réduite en raison des sécheresses et des nuisibles. Ils ont alors développé d’autres activités. Ils cueillaient différentes plantes sauvages : myrte, immortelle, menthes variées etc. Ils ont commencé à les transformer, jusqu’à les planter. Ils ont créé ainsi un certain nombre de produits issus des « Fruits de la Nature Corse », le nom de leur boutique. Actuellement, leur production de châtaignes leur rapporte autant que leurs produits issus des plantes aromatiques. 

Je vous laisse écouter Jean-David Sommovigo.

Pourquoi la Corse ?

Nous avions une vie toute tracée avec ma femme. Après s’être rencontré à la fac et avoir passé le concours pour devenir professeur, on a enseigné pendant onze ans dans un lycée professionnel en Seine-Saint-Denis. Malgré la sécurité financière, nous n’étions pas épanouies en Île-de-France. Nous avions connu la tranquillité de vivre et grandir dans un village et nous souhaitions la même chose pour nos enfants. La région parisienne, c’est la violence tout le temps : quand on fait ses courses, quand on prend les transports en commun… Fuir la ville et retourner vivre sur l’île c’était revenir aux sources et à la nature.

Quels sont les bienfaits de la châtaigne ?

Quand nous avons fait notre reconversion, nous avons écrit un livre qui détaillait toutes les connaissances et aspects financiers de la culture de la châtaigne. C’est un fruit qui est riche, plein de vitamine, de sucre lent. L’un de nos produits, c’est simplement des petits châtaignons séchés. Ça vient d’une utilisation que faisait mon père pendant l’après-guerre. Dans les villages, on faisait sécher ses châtaignes et les enfants prenaient de petites châtaignes séchées qui restaient dans le grenier. Ils les mettaient dans la bouche et ça se réhydrataient, ça faisait comme un bonbon.

Et donc on a développé ce petit produit : les bonbons des villages corses. C’est d’ailleurs ce que nous achètent les randonneurs·euses qui font le GR20, parce que « c’est des sucres lents, ça a ce petit goût fumé, c’est corse, c’est bon et l’on garde les propriétés de la châtaigne ».

Quelles sont les particularités des plantes sauvages corses ?

L’immortelle, sous forme d’infusion, a des propriétés sur toute la sphère décongestionnante, un antibactérien naturel. C’est pour cela qu’on a développé une infusion immortelle et eucalyptus où l’on travaille sur la synergie des deux plantes. L’immortelle a des propriétés incroyables sur l’île (plus d’informations dans cet article).

Il y a aussi plein d’autres plantes ! Nous avons la calament nepeta, c’est une aromatique entre l’origan et la menthe, c’est une famille à part qui a ses propres propriétés. Elle a souvent été utilisée dans l’alimentation pour agrémenter les plats, par exemple, on l’ajoutait dans les ragoûts pour apporter du goût et sauver une vieille viande, mais c’est aussi une plante qui a des propriétés incroyables tout comme l’immortelle.

En Corse, on a aussi l’herba-barona (thym sauvage), de l’origan sauvage… La plupart sont distillés comme le lentisque pour faire des huiles essentielles. Je suis persuadé que l’on a encore énormément de propriétés à découvrir sur toutes ces plantes.

Est-ce que tu utilises des engrais ou des pesticides ?

Rien du tout. C’était évident dès le départ, quand on était sur le continent, on consommait déjà tout bio, donc notre agriculture devait être bio. Pour les transformations, on voulait faire aussi uniquement des produits bio mais actuellement les ingrédients de nos préparations ne sont pas tous bio, il faut toujours rester en alerte de ce qu’il se passe et de ce qu’il est possible de faire.

Par exemple, on a des thés détox, maté et thé vert, mais le maté bio est beaucoup trop cher. Ça ne sert à rien de vendre un produit trop cher, car au-delà d’un certain seuil, il ne va plus se vendre. Sur nos préparations, les produits qui ne sont pas certifiés bio se vendent mieux, pourtant la différence de prix n’est pas énorme. 

Par contre sur toute la production, que ce soit verger, plantes, aromates, tout est bio.

L’histoire de tes châtaigniers ?

Mes vergers sont séculaires. Actuellement on est en train d’essayer de les sauver pour encore les cent ans qui viennent, mais ce n’est pas dit, car ils se sont pris un coup avec la désertification des villages. Mon plus vieil arbre a 600 ans. Historiquement, ils ont toujours été entretenus. C’était l’arbre à pain, l’arbre qui permettait la subsistance pendant l’hiver, donc c’était des arbres qui étaient surveillés comme la prunelle des yeux des habitants·es de l’époque. Après se pose la question sur la dégénérescence du végétal, cela va-t-il être rentable économiquement parlant ?

Extrait d'interview audio

L'histoire des châtaigniers corses

Quels sont tes produits et comment avez-vous conçu vos recettes ?

Nous avons développé une gamme de produits à base de farine de châtaigne, des préparations pour faire des cakes, des flans, des cookies… Nous utilisons aussi la châtaigne sous forme de granulat, c’est-à-dire sèche et concassée, dans le thé, dans les risottos, etc. Avec les plantations d’immortelle, de nepeta et de myrte, on a développé toute une gamme de produits d’épicerie fine : des sels aromatisés, du sucre aromatisé.

Pour créer nos recettes, on regarde les saveurs de nos fruits, on fait des associations, des recherches et on analyse d’autres produits finis. 

Par exemple, pour le sucre, on a vu qu’une grosse entreprise d’épicerie fine utilisait des épices du monde. Et on s’est dit : s’ils peuvent faire des choses avec des épices qui viennent d’Inde, et bien nous, on peut le faire avec nos plantes locales. Et on fait un sucre aromatisé à la châtaigne.

On part souvent de rien, on goûte, on fait des expériences. Par exemple au début on voulait faire des cafés aromatisés, mais c’était complexe. La châtaigne, ça colle dans la machine. On a essayé de travailler différemment, de torréfier pour en faire une poudre, mais ça collait toujours. Il y a de nombreuses pistes que l’on expérimente qui ne fonctionne pas.

Quand on trouve quelque chose, il faut le peaufiner : par exemple la préparation pour le flan à la châtaigne, ça nous a demandé plus d’un mois de travail, à manger du flan tous les jours pour avoir la bonne recette.

Est-ce que tu exportes tes produits ?

L’essentiel de nos ventes se fait sur l’île, on a une toute petite production. Il faudrait produire plus pour pouvoir exporter. On a quelques ventes dans des épiceries fines sur le continent, des petites perles rares à base d’immortelle. Comme on a notre site internet, on fait des envois dans toute l’Europe, mais ça reste rare. 

Une des premières ventes que l’on a faite à l’étranger, c’était une cliente qui se trouvait à Londres qui a commandé deux kilos de farine de châtaigne, elle a payé plus de frais de port que le prix de la farine. 

En Corse, on a commencé par faire les marchés et les foires artisanales. C’est comme ça que l’on s’est fait connaître, et puis il y a eu toute la phase où il a fallu développer le marketing des produits. On a pu réutiliser nos compétences en art appliqué pour faire nos étiquettes, et ça, c’était un gros avantage.

Ton rapport avec les fruitiers ?

Il est au cœur de toute notre démarche. On le plante, on l’entretient, on le récolte mais il nous a demandé beaucoup d’effort et d’argent. C’est plus intéressant de penser au fruit pour moi, quand on est dans le laboratoire de transformation.

Extrait d'interview audio

Les fruitiers, ça demande de l'énergie

Les contraintes et points positifs de cette activité ?

Ce qui est bien c’est le rythme, on fait des choses différentes tout au long de l’année. Là, on va attaquer le moment où on est dans la nature. Les points négatifs, c’est qu’on a des salariés ponctuels à gérer, le matériel, l’entretien des vergers etc. Mais là-haut, on est face à la nature, on a une superbe perspective sur tout le sud de la Corse, sur l’étang de Biguglia. C’est un plaisir incroyable. 

Le fait d’être à son compte aussi, en tant que fonctionnaire, on était tout le temps en train de râler, on attendait la fin de l’heure, puis on attendait la fin de la journée, puis la fin de la semaine, puis les vacances… Maintenant, la moindre minute est précieuse, ça change toute notre perception. Finalement, tout ce qui fait l’intérêt de notre travail est aussi un inconvénient, en fonction du point de vue sur lequel on se place.

Contact

Jean-David Sommovigo | Les Fruits De La Nature Corse
1550 route de San Nicolao
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04 95 38 56 98